Partager
Mœbius, Inside Mœbius 6, deuxième partie, 2007 © Mœbius Production Exposition MŒBIUS-TRANSE-FORME, Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris, du 12 octobre 2010 au 13 mars 2011


Jérémie Dres - Entretien

(dé)générations grammaticales

 

Au Cube festival qui s’est achevé le 5 octobre 2010, étaient exposées deux œuvres, Paroles de … (2007) et Equations Lyriques (2010), réalisées par un jeune artiste numérique Jérémie Dres qui, loin des dispositifs immersifs et des installations comportementales qui composent une grande partie des œuvres numériques généralement présentées dans la plupart des festivals, proposent une curieuse et singulière réflexion sur le langage, sur la matière linguistique, et finalement sur le (dys)fonctionnement de la communication verbale.

 

 

 

De ce point de vue Equations Lyriques, tout particulièrement, rompt de manière assez évidente avec les utilisations plus habituelles du langage dans l’art numérique, où très souvent des mots ou des phrases, apparaissant et disparaissant en fonction des dispositifs interactifs imaginés par les artistes, jouant un rôle essentiellement visuel (comme dans les dispositifs d’Adrien M, où des mots s’effacent ou surgissent au contact des spectateurs-acteurs), et servant parfois un peu d’alibi poétique à une œuvre trop essentiellement technologique. Au contraire, dans Equations lyriques le langage, et plus précisément sa syntaxe, sa forme grammaticale, est travaillé pour et par lui-même, dans sa matérialité linguistique, entrainant le spectateur vers un univers absurde qui se situerait à mi chemin entre la poésie combinatoire oulipienne (on pense par exemple aux Cent mille milliards de poèmes de Raymond Queneau) et la rigueur analytique de la linguistique générative d’un Chomsky.

Pour comprendre cette démarche si peu courante dans l’univers artistique digital, nous publions quelques passages d’un entretien avec l’artiste.

 

Artiste ? Designer ? Graphiste ?

Jérémie Dres est à la fois un artiste numérique et un graphiste-designer indépendant, deux activités qui peuvent paraitre assez complémentaires mais qu’il n’hésite pas à dissocier.

 

Jérémie Dres J’évolue dans différents domaines qui ne sont pas forcément liés, même s’ils ne sont pas si éloignés que ça les uns des autres. Néanmoins, même si je suis designer et graphiste indépendant, je me sens davantage artiste ou créateur. Mes deux activités n’étant pas complètement éloignées, il m’arrive de réutiliser les compétences que je vais développer pour la création d’un site Internet dans un projet d’œuvre numérique. En revanche, l’inverse est peu fréquent. Je distingue vraiment ces deux secteurs. Pour mon travail artistique j’essaye d’être le plus libre possible. C’est plus un travail de recherche et d’étude qui a sa spécificité et que je dissocie de mon travail de graphiste. Même si je trouve mon intérêt à répondre à des commandes graphiques, j’y vois plus un travail d’exercice.

 

 

Influences du livre

Que ce soit Paroles de … ou Equations lyriques, les œuvres de Jérémie Dres s’appuient sur le langage plus que sur l’image, et ne visent pas à la création d’un environnement visuel immersif. Jérémie Dres revient sur cet attrait pour les mots, les phrases, pour un matériel purement linguistique, héritage d’une tradition de recherches artistiques qui remonte au dadaïsme, au lettrisme et à Oulipo.

 

JD Je viens de l’univers du design et du graphisme. Dans les tableaux que je propose il y a toujours une vraie recherche typographique, une vraie recherche visuelle. Pour Paroles de … je me suis beaucoup intéressé aux techniques du langage et aux mouvements artistiques qui ont utilisé le langage : les dadaïstes, les lettristes, l’Oulipo… C’est ce qui m’a amené à créer des aphorismes, à travailler sur des phrases courtes. J’aime beaucoup les collages de Raoul Haussmann par exemple. Pour ce qui est des lettristes, j’ai été très influencé par un ouvrage de Guy Debord, Mémoires. J’aimais beaucoup cette idée qui consistait à coller des mots qui n’avaient pas de rapport les uns avec les autres, sans que l’on sache à l’avance quel en serait le résultat. Un autre livre m’a aussi influencé dans ce travail c’est Ars Grammatica de David Bessis, qui est plus récent, et dans lequel des mots étaient associées assez librement, sans que cela ne crée de phrases, mais plus une ambiance ou une sensation. Mes principales sources d’inspiration proviennent de l’univers du livre, de l’imprimé et non du numérique. Dans Paroles de… mon idée c’était de me servir de ces systèmes, mais pour y apporter la méthodologie des arts numériques, et ainsi créer du sens évolutif. Je tiens beaucoup à ce pont avec des formes d’art plus traditionnelles. C’est dans cet esprit, que j’ai réalisé Paroles de… en 2007.

 

Une petite vidéo présentant deux dispositifs de Paroles de...

 

 

 

Une interview lors de laquelle Jérémie Dres revient sur le travail qu'il a réalisé avec Paroles de ...

 

 

 

 

Recherche artistique

 

JD C’est pour ça que je considère que sous certains aspects la recherche artistique se rapproche de la recherche scientifique. Il y a des problématiques que certains courants artistiques ont abordées à certaines époques, et je considère que mon travail consiste à m’appuyer sur ces recherches déjà entreprises, à reprendre des problématiques pour les faire évoluer. Il s’agit d’enrichir un corpus de recherches d’une approche nouvelle : ce qui revient à associer aux dadas une nouvelle méthodologie de création numérique.

 

 

Equations lyriques

 

 

Quand on découvre le dernier travail de Jérémie Dres, on est saisi d’un drôle de sentiment. Celui de se trouver en face de machines qui maitriseraient les règles du langage, les bonnes règles, et qui essaieraient vainement de communiquer avec les hommes, en utilisant leur langage, mais sans jamais savoir quand elles y parviennent et quand elles n’y parviennent pas. Sans même comprendre pourquoi elles n’y parviennent pas alors même qu’elles savent parfaitement utiliser les règles syntaxiques et grammaticales. Des machines échouant à se doter d’une âme. De merveilleux outils syntaxiques sans aucune sensibilité sémantique. A l’inverse du Karl de 2001, ces machines un peu folles, bien que parfaitement logiques, fascinent et intriguent par leur capacité à échouer inlassablement.

 

JD Pour Equations lyriques ce qui m’a vraiment influencé, mis à part le fait que je voulais continuer à approfondir certaines voies que j’avais commencé à explorer dans Paroles de…, c’est la linguistique et plus précisément le travail de Chomsky sur les grammaires génératives. J’ai été très marqué par Structures Syntaxiques, et par le parallèle évident entre les langages de programmation et la langue vivante. C’est sur l’idée qu’il est possible de créer des équations du langage que je me suis fondé. Une langue vivante fonctionne plus ou moins de la même manière qu’un langage de programmation avec des contraintes, des critères et des règles. J’ai transformé certains critères et certaines règles syntaxiques, en algorithmes.

Parfois ça fonctionne c’est vrai, parfois la machine est capable d’écrire une phrase qui a du sens, mais la plupart du temps cela ne marche pas. Et c’est ce qui intéresse le spectateur. C’est d’ailleurs paradoxal, car en tant que concepteur on se doit, même si l’on sait très bien que le résultat sera absurde, de chercher au tant que possible du sens intelligible. C’est nécessaire pour que l’œuvre puisse fonctionner.

 

 

Ce qui m’a intéressé dans cette œuvre c’est qu’elle pose de manière amusée une question quasi métaphysique. Qui se cache derrière l’ordinateur ? Quelqu’un se cache-t-il derrière l’ordinateur ? Est-il lui-même capable de créer des choses ? Une fois qu’on lui a donné les outils pour créer du sens, pour communiquer, qu’est ce que va se passer ensuite ? Que ce passe-t-il si on confie le sens à une machine dénuée d’âme ? Pour y parvenir il faut un maximum de contraintes au moment de la réalisation. En fait, il est tout à fait possible de générer des phrases les unes à la suite des autres. Mais elles risquent la plupart du temps de n’avoir aucun rapport les unes entre elles. Au début j’avais d’ailleurs imaginé produire un roman comme cela. Je souhaitais qu’on puisse avoir de véritables paragraphes. C’est tout à fait faisable. Rapidement, je me suis aperçu que même si ça pouvait être amusant sur quelques phrases, le spectateur se risquait de se lasser très rapidement. J’ai donc ajouté un niveau de contraintes sur les formes narratives : le lexique de l’horoscope génératif et qui fonctionne en temps réel (Oracle) et celui du journal autobiographique. C’est ce qui fait que l’œuvre fonctionne, et c’est ce qui fait que l’absurde prend. Dans le cas d’Oracle notamment, le spectateur va attendre de voir la prédiction qui lui est proposé par l’ordinateur, il va attendre son signe.

 

Propos recueillis par Gabriel Leroux

 

 

Pour ceux qui souhaitent regarder leur horoscope assisté par ordinateur ou suivre en direct l'évolution du journal de bord, une démo est disponible sur le site artistique de Jérémie Dres :

Démo 

 

 

Un entretien vidéo réalisé pour le Cube festival

 

 

PAROLES DE… » ET « ÉQUATIONS LYRIQUES » DE JÉRÉMIE DRES

INSTALLATIONS INTERACTIVE ET GÉNÉRATIVES, 2007-2010, FRANCE

 

« Paroles de… » 2007

Murmurer, crier, soupirer, parler, se taire, bruire, chanter, chuchoter… La poésie a besoin de décibels pour éclore ! Paroles de… est un projet qui engage un dialogue entre le sensible et le programmé. Il s’attache à observer le devenir des « particules mots » et l’évolution visuelle des différents tableaux en fonction des décibels ambiants, de l’action sonore des visiteurs et du temps. Six tableaux interactifs sont proposés : Paroles de sérénité (où le silence génère les mots), Paroles de révolte (dispositif se nourrissant du bruit), Paroles de doute (pour conserver ou évacuer les mots incongrus), Paroles de lunatique (basé sur les cris et les soupirs), Paroles de tendresse (si l’on souffle sur un pissenlit, les phrases de tendresse apparaissent) et Paroles de détresse (où des gouttes d’eau donnent naissance à des mots). Paroles de… s’inscrit dans la lignée des poésies absurdes dadas et lettristes, en y apportant une nouvelle méthodologie de production, celle des nouveaux médias.

 

« Equations lyriques » 2010

Le langage étant un « miroir de l'esprit », que reste-t-il du sens lorsqu'on confie sa production à un objet sans âme, l'ordinateur ? En dotant la machine de constructions grammaticales et lexicales, l'oeuvre génère des pensées intelligibles à la manière du cerveau humain. Les mots se succèdent aléatoirement, conditionnés par les règles grammaticales du programme et les champs lexicaux dont ils sont issus. Ils modifient en temps réel les états  cognitifs de la phrase. Le programme développe des infinités de phrases possibles, de l'absurde au sensé, en quête de signifié. Equations Lyriques est constitué de deux « machines linguistiques » : Oracle et Journal de bord.

 

Né en 1982, Jérémie Dres vit et travaille à Paris. Il est diplômé des Arts Décoratifs de Strasbourg où il a étudié la didactique visuelle qui traite des problématiques et des enjeux spécifiques liés à la transmission de savoirs, de la culture, des connaissances et de la pédagogie. Dans sa production artistique, Jérémie Dres explore les relations entre langage informatique et langue vivante. Ses oeuvres témoignent d'une vie artificielle, celle d’organismes algorithmiques qui évoluent et réagissent aux phénomènes extérieurs.

Extrait du dossier de presse du Cube festival

 

 

Pour en savoir plus...

→ Site de Jérémie Dres - Artiste

→ Site de Jérémie Dres - Designer-graphiste

→ Site du Cube

Mise à jour le Mercredi, 13 Octobre 2010 09:08
 
Share    Envoyer


Code de sécurité
Rafraîchir



Le site de l'Observatoire Science/Arts/Société fonctionne comme une plateforme chargée d'observer et de  relayer auprès de tous les évènements, actions et expériences menées au carrefour de l'art et de la science.
Lire la suite


meridiendossier.jpg
Symposium 2010 - 1ère partie   Sur son [...]
mageenete1.jpg
« Mage quand même, c'est pas si mal, j'ai [...]
meetictheatre2.jpg
Retours sur la sonde 09#10 – Meetic [...]
Lire la suite
Tous les liens







© Copyright Méridien 2010    |    Contact    |    RSS    |    Plan du site    |    Infos Légales    |    Conditions Générales d’utilisation

Agence digitale