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Mœbius, Inside Mœbius 6, deuxième partie, 2007 © Mœbius Production Exposition MŒBIUS-TRANSE-FORME, Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris, du 12 octobre 2010 au 13 mars 2011


Pour un Manifeste du prototype

par Frank Madlener

Comment l’invention en art et l’imaginaire en science frayent-ils leur passage en réel ?

Qu’expriment-ils d’un monde et d’une société qu’ils traversent et bouleversent ?

Scientifiques et artistes portent la vision d’un monde inachevé et celle d’un présent comme simple mais puissante hypothèse. Le prototype offre une prise originale pour saisir ce mouvement de l’esprit chercheur. Les questions esthétiques, artistiques et politiques que le prototype soulève traversent l’atelier et le laboratoire, le monde de la recherche et celui de l’industrie, la perception sensible et l’espace public. Elles animent le premier Méridien Science-Arts-Société inauguré le 8 juin 2010 par universcience et l’Ircam, bientôt amplifié par leurs partenaires scientifiques et artistiques (voir www.meridien-artsciences.net)

 

 

Au moment où tout se dit global, interactif et réseau, les cultures scientifiques et artistiques restent des entités séparées tout comme les formations respectives. Mais rares sont les configurations historiques ou actuelles par lesquelles convergent réellement la recherche scientifique, la singularité artistique et l’innovation technologique, dont les temporalités diffèrent ou se heurtent frontalement. Si l’imaginaire artistique et l’invention scientifique ne se confondent pas, on peut toutefois concevoir qu’un même mouvement chercheur construit l’autonomie de leurs territoires respectifs. Tout à la fois laboratoire (Unité mixte de Recherche avec le CNRS), centre de création et d’itinérance associé au Centre Pompidou dès son origine, lieu de transmission articulé aujourd’hui à l’Université Pierre et Marie Curie, l’Ircam est l’un de ces espaces qui a engendré de nouvelles pratiques artistiques et technologiques, des environnements logiciels et outils numériques, de multiples thèses et des paradigmes neufs pour la recherche, près de cinq cent œuvres dont certaines d’entre elles investissent aujourd’hui les scènes lyriques françaises et européennes. Agencer l’intelligible et le sensible sous le signe du prototype, cette mission de l’Ircam, est précisément l’une des fonctions du méridien Science-Arts-Société, ce cercle imaginaire reliant des mondes tenus le plus souvent séparés. Arpenté aujourd’hui par des ingénieurs et des artistes, ce méridien est aussi bien un manifeste du prototype : l’expression d’un besoin irrésistible, présent aujourd’hui dans l’art, la culture et la science, dans les sciences humaines ou la politique.

 

Mais des prototypes pour quoi faire ?

  • Le prototype est la mise en œuvre d’un modèle (par exemple scientifique ou poétique) dans la singularité d’un objet-programme. Le prototype affirme le savoir-faire, la fonction nouvelle et l’essai accompli : il échappe donc à la rhétorique usée de l’art expérimental qui invoque infatigablement un improbable laboratoire où tout cheminerait indéfiniment sans que rien jamais ne s’y produise- une excellente définition de l’inverse du laboratoire. Le prototype n’appartient pas cette fétichisation du processus, cette esthétique bavarde de la mise en abîme.

 

  • Le prototype réussi saisit concrètement l’articulation science-art, souvent espérée, rarement accomplie. Dépassant la simple analogie ou de la fiction partagée entre artistes et scientifiques, le prototype en appelle à une pratique de la technique alors même que toute l’histoire de la philosophie a toujours nourri un soupçon de nihilisme à l’égard des artefacts. Le prototype envisage des logiques communes et induit une durée partagée entre chercheurs et artistes. Lorsqu’en 2007 le compositeur britannique Jonathan Harvey énonça son rêve « d’un orchestre parlant », ce modèle poétique constituée a créé des courts-circuits fertiles entre l’analyse de la parole ou du babil, la constitution d’un outil d’orchestration pour atteindre une cible vocale, aboutissant à la production de thèses, de logiciels et d’une  œuvre musicale, Speakings, présentée aux Proms de Londres avant ses reprises multiples. Un glissement similaire de la conception à l’usage, du laboratoire au plateau affecte la technologie WFS (Wave Fields Synthesis) : ce nouveau mode de projection du son dans l’espace, inspiré par le principe de Huygens (1600) et permettant de jouer avec des sources virtuelles a été mis en œuvre dans la cour d’honneur du Palais des Papes d’Avignon en 2010.

 

  • Qu’il y ait du prototype dans le design, la technologie et l’industrie, nul ne le contestera. Mais pour la pure intuition artistique, non appliquée et non fonctionnelle ? Une vaste et sinueuse histoire du prototype dans les arts et les techniques pourrait pourtant s’écrire. Ne songeons qu’aux premières expérimentations de l’opéra élaboré au sein des cénacles florentins avant 1600, réunissant les efforts de poètes, de musiciens, de théoriciens de la prosodie et de princes qui en soutenaient l’expérimentation. Songeons à la notion pure et au « type » chez Mallarmé approchant les préoccupations des ingénieurs de l’Art and Craft, à l’œuvre-essai de l’écrivain et ingénieur autrichien Robert Musil où le sens du possible surpasse le sens du réel. À l’enseignement du Bauhaus où convergeaient les fonctions de l’artisanat et de l’art, à l’architecture contemporaine et à la recherche musicale inventant de nouveaux usages de l’espace et de la temporalité…

 

  • D’un manifeste pour le prototype découle directement un programme d’actions soutenant l’atelier d’artiste et le laboratoire, deux lieux où confluent une foule d’expertise et de savoir-faire, où se joue l’imbroglio homme-machine et les traductions d’un medium dans l’autre ; soutenant l’idée qu’une recherche générique dépasse l’expérimentation personnelle  et qu’un projet collaboratif, à l’instar du Speakings de Harvey, puisse être le modèle d’un doctorat inédit et européen dans les arts ; exerçant un lobbying auprès des consortiums techniques afin que des signatures artistiques puissent être partie prenante des appels à projet de recherche et développement qui restent parfois des tuyaux vides dans l’attente d’un sens conféré par l’imaginaire. 

 

  • L’alliance substantielle entre chercheurs et artistes consiste à opérer transversalement et à sortir hors des cadastres de la culture. Précisément, dans le mouvement constitutif d’un prototype réussi, le  « nulle part auparavant » est appelé à devenir un « partout ensuite ». Ce passage exaltant aux détournements génériques s’apparente à une opération de haute mer. Lorsque les marins portugais voulurent s’élancer au plus loin dans l’océan Atlantique, ils firent l’hypothèse d’une manœuvre. « Volta do mare » : les vents poussant vers le large seraient les vents assurant le retour vers une terre. Comment concevoir méridien et prototypes sans cette « volte de mer » maîtrisée ?

 

 

Frank Madlener

Directeur de l'ircam

 

© observatoire méridien

 

 

Mise à jour le Mardi, 02 Novembre 2010 16:15
 
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