La Fondation Cartier a inauguré le 12 octobre 2010 la première grande exposition parisienne consacrée au dessinateur de bandes dessinées Jean Giraud, plus connu sous les pseudonymes de Gir et de Mœbius. Une exposition qui, à la demande de l'artiste, s'articule autoure de la notion de métamorphose présente tout au lond de sa carrière.
Métamorphoses
Métamorphose identitaire: puisqu'en choisissant de se doter de deux pseudonymes, Gir et Mœbius, Jean Giraud produit une oeuvre fondamentalement double, aux traits et atmosphères incomparables.
« En passant de Giraud à Mœbius, j’ai tordu le ruban, changé de dimension. J’étais le même et j’étais un autre. Mœbius est la résultante de ma dualité. » (JEAN GIRAUD, MOEBIUS / GIRAUD : HISTOIRE DE MON DOUBLE, ÉDITIONS 1, PARIS, 1999.)
Métamorphose des figures: l'oeuvre de Mœbius (et non celle de Gir) est marquée par des personnages et des figures en évolution, qui se transforment constamment, avec des passages incessants de l'humain à l'animal, au végétal, au minéral, faisant de la porosité et de la mutation l'état normal de l'existence. Protubérances informes et tentacules auto-générées peuplent les univers de Moebius.
Métamorphoses oniriques: puisque dans plusieurs oeuvres il n'est plus possible de savoir à quel degrès de réalité on se trouve, entre rêve, mondes réels, iréels, et fictions, les passages sont constants.
Métamorphose de l'exposition: en janvier l'exposition se transformera et verra apparaitre de nouveaux dessins.
Entre science et métaphysique
Si l'oeuvre de Mœbiuspeut d'abord apparaitre comme empreinte d'un certain onirisme métaphysique (s'aventurant parfois sur des territoires mystiques rétro-fantastiques), avec comme question récurente - soumise elle aussi à toute sorte de manipulation - celle du "grand architecte" à l'origine du ou des mondes, elle est également pétrie de préoccupations scientifiques réelles même si elles peuvent sembler informes. Big-Bang, astrophysique ou encore génétique font figures d'entrées pertinentes et symboliques dans l'oeuvre du dessinateur. Un intérêt pour la science et réciproquement l'intérêt d'un scientifique - au moins - pour les univers de Mœbius, celui de de l'astrophysicien Michel Cassé qui s'est entretenu longuement avec Jean Giraud (l'entretien-texte est publié dans le catalogue de l'exposition).
Extrait du texte de Michel Cassé
BIENVENUE DANS L’UNIVERS SANS ESPOIR DES RÊVES EMBOITÉS
par Michel Cassé
Directeur de recherche au commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives, chercheur associé à l'institut d'astrophysique de Paris
L’illimité est dans Mœbius. Il a infusé en poésie son expérience abstraite de l’altitude, de vol étrange par le tourment spatial. L’unité première qui est solitude absolue demeurait à jamais hurlante en son désert « B » absolu. Il projeta une explosion pour délivrer le un, chosifier l’Azur, terrifier le ciel et multiplier les êtres nécessaires. Ciel ! Tout fuit, les galaxies ont rompu les amarres. Le un a éclaté en multitude. L’univers s’écartèle. Le poseur de bombe du big-bang le voici démasqué. Mœbius s’est rendu complice du verbe « écarquiller » !
Parti à la recherche d’une extériorité rebelle, je m’enfonçais dans un grand bonheur sans âge, où les objets sont des ondes, les lumières décolorées, où bleu est un nombre. Ce grand bonheur s’appelait la physique. Je ne tardais pas à déchanter. L’abeille mathématique dessine le lieu des fleurs, mais la physique c’est un canard qui pêche dans les remous.
Et le Soleil fit arc entre nos yeux d’Arzach.
« Dieu n’existe pas et Dirac est son prophète. » Certains (mathématiciens) s’expriment avec des rasoirs, des éclairs, des équations, d’autres (cosmologues) avec des cieux bleus ou sombres. Tels des Mœbius en herbe, ils bâtissent un récit à coup de planches d’univers. Dans les cénacles matérialistes / quantiques s’écrit le scénario du big-bang. Les astrophysiciens, bien carrés dans leur fauteuil, calculent leurs rêves d’étoile. Ils n’ont pas peur de la distance, pas plus que le chirurgien n’a peur du sang car les distances sont des n’ombres. Ils ne vont pas à pied, comme Mœbius dans la nébuleuse d’Orion. À longueur d’équations, ils rendent manifeste la connexion naturelle du microcosme quantique et du macrocosme cosmologique. Mais les deux cariatides de la physique, la racinienne Relativité Générale, marbre de physique, et la rimbaldienne Mécanique Quantique, écumante pythie, se regardent en chiens de faïence. Ils mettent un mouchoir sur le trouble quantique, un bâillon sur la bouche d’ombre délirante, insidieuse et ondulante et se rassurent en disant comme Richard Feynman que les particules sont cinglées, mais au moins toutes de la même manière.
Toi ciel la nuit tu fais ton bleu et toi, Moebius, du texte du ciel, tu vois la ponctuation étoilée et, liant les points, tu fais constellations de questions. Tu construis le récit des origines comme un rêve ésotérique. Un plein musée en désert sec (les mathématiques), une sulfureuse Tatiana Van Peebles (la pulpeuse astrophysique), des lapins agressifs (les physiciens) aux oreilles en forme de bonnet d’âne, un crâne de cristal (la métaphysique)… voilà quelques éléments qui illustrent l’atmosphère chamano-surréaliste de l’histoire jubilatoire de l’univers.
Source Dossier de Presse de l'exposition
Pour en savoir plus...
A noter également la série d'entretiens vidéo avec Jean Giraud proposée par la Fondation Cartier
FONDATION CARTIER POUR L’ART CONTEMPORAIN, PARIS / ACTES SUD, ARLES RELIÉ, 25 X 31,6 CM, 304 PAGES, 250 REPRODUCTIONS COULEUR,PRIX : 49 €
DATE DE PUBLICATION : OCTOBRE 2010
SÉRIE LIMITÉE SOUS COFFRET SIGNÉE PAR L’ARTISTE
L'ouvrage comprend non seulement un texte-entretien avec l'astrophysicien Michel Cassé, mais également une anthologie des textes sur la métamorphose réunis par Alberto Manguel.
Une expo merveilleuse, courrez y vite, après le plaisir de déguster les dessins de Jean Giraud, aquarelles de toute beauté, et ce ci tout en l'écoutant , on se régale avec le film d'une heure mettant en scène Jean Giraud (douceur et richesse du l'auteur !), sans oublier le petit bijou tout en 3D.. ..puis on descend au sous sol..et là ! des tableaux, des carnets de croquis (o joie) ,des reproductions immenses de ses dessins devant lesquelles tu restes scotché, à regarder tous les détails, a chercher les petits personnages dans les coins, à t'envoler avec les courbes.. et ça parle de rêves et de méditations, un imaginaire foisonnant, sans cesse renouvelé ..bref , on y passe facilement 3 heures , et on y retourne !
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